le Romand du siècle

LE GÉNÉRAL GUISAN, MON GRAND-PÈRE

Personnage central mais controversé de l’histoire suisse entre 1939 et 1945, le général Henri Guisan était un mythe vivant. Cinquante ans après sa mort, il demeure la personnalité du siècle pour les Romands, devant Nicolas Hayek et Auguste Piccard.
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Les histoires d’amour finissent mal, mon général, mais la passion qui relie la Romandie à Henri Guisan paraît inaltérable. Cinquante et un ans après sa mort, la place du héros suisse de la Seconde Guerre mondiale demeure au cœur de l’imaginaire romand. Aussi inexpugnable que le réduit alpin.

 

VICTOIRE LOGIQUE

Les Romands ont choisi le général Henri Guisan (1874-1960), l’homme du réduit national. Samedi 3 décembre, lors de l’émission de la TSR organisée en partenariat avec L’illustré, les votes de 20'000 téléspectateurs, étayant le choix préalable de 12'000 internautes et lecteurs, ont préféré Guisan à Nicolas Hayek et à Auguste Piccard. Au petit jeu d’élire les grandes figures de notre temps, les Français avaient désigné Charles de Gaulle, les Anglais Winston Churchill. La guerre n’est peut-être plus une menace aujourd’hui, mais son souvenir reste fortement ancré dans les esprits.

Au lendemain matin de l’élection, Maurice Decoppet nous accueille à Verte Rive, où Guisan, son grand-père, vécut de 1903 à 1960 et qui abrite aujourd’hui le siège du Centre Général Guisan. Ancien commandant de bord chez Swissair (il a eu Claude Nicollier et Yves Rossy comme copilotes), ex-syndic de Saint-Sulpice, président de l’Association des amis des bateaux à vapeur du Léman, Maurice Decoppet était jusqu’en juin dernier le président de la Fondation Général Henri Guisan. «Je ne savais pas du tout comment ce vote allait tourner, explique-t-il en ouvrant les volets de l’historique bâtisse. Je me demandais si les gens n’allaient pas en avoir ras le bol du général après tout ce temps. Il a eu certes une popularité exceptionnelle de son vivant, mais aujourd’hui la plupart des enfants ne le connaissent pas.»

 

CHURCHILL AU SALON

Lui a connu l’homme en même temps que le mythe. Adolescent, il venait passer ses vacances à Verte Rive. «C’était toujours une grande joie. Il était très simple et jovial. Je déçois toujours un peu les gens, mais nous n’avons jamais parlé de stratégie militaire. Chaque jour, il faisait sa promenade à cheval, un rituel immuable, jusqu’à Dorigny par le bord du lac. A l’époque, la route du quai d’Ouchy était bombée. Comme les chevaux n’aiment pas marcher en dévers et que lui ne voulait pas incommoder les passants sur le trottoir, nous allions au pas au beau milieu de la chaussée, forçant les voitures à ralentir. Quel spectacle!»

A l’extérieur de la maison, un couple de promeneurs s’est assis sur un banc et contemple le jardin en pente douce qui s’incurve vers le lac. «Avant, le parc se partageait entre un potager, un pré pour le foin et un parc à chevaux», détaille Maurice Decoppet. Le premier étage, en revanche, a été conservé à l’identique. Dans le bureau du général, il ne manque que le mégot encore fumant de son éternelle cigarette. «Je l’ai vu ici même recevoir Churchill un matin, se souvient son petit-fils. L’après-midi, il parlait sur le même ton avec le conducteur du trolleybus.»

L’endroit est émouvant pour un ancien de la Mob, intéressant pour un historien, étonnant pour tous les autres. Il y a des livres militaires, une pendule neuchâteloise offerte par le Conseil fédéral, une toile de Clément reçue du Canton de Vaud. Son képi, sa casquette, son feutre «civil». Des épées d’acier et des cannes en bois. Et le portrait du héros partout, peint, dessiné, imprimé, gravé, ciselé, encadré, émaillé. Sur une table, une énorme et ancienne édition reliée de la Bible. Protestant, Henri Guisan allait occasionnellement à l’office le dimanche. Il est vrai qu’il avait son propre culte…

« Il a été l’homme de la situation, c’est incontestable »

Maurice Decoppet, petit-fils du général Guisan

 

 STANDING OVATION

«Son portrait trônait dans tous les bistrots. Et, chez les paysans, dans la chambre à coucher, dit-on… En 1955, à la Fête des vignerons, le spectacle s’est interrompu pour que le speaker puisse annoncer sa présence. La foule l’a longuement applaudi debout.» La famille Decoppet, qui compta tout de même un président de la Confédération en 1916, endure en silence de devoir rester dans l’ombre de la branche Guisan. «Moi, j’étais plutôt soulagé de ne pas porter le même nom que lui. Mais mon oncle, son fils Henry Guisan, a souffert toute sa vie d’être comparé à lui.»

Au sous-sol, la pièce dévolue au stockage des archives a été largement surdimensionnée, comme s’il était toujours aussi difficile d’évaluer l’importance exacte du général… La stratégie du réduit alpin a-t-elle vraiment dissuadé l’Allemagne d’attaquer? A froid, des critiques ont réévalué son rôle à la baisse, souligné sa faiblesse de caractère, pointé du doigt ses initiatives téméraires et sa dureté envers les réfugiés. Maurice Decoppet écoute sans broncher. «On a dit qu’il avait surtout été bien conseillé, mais savoir s’entourer est un art. Il fut un très fin communicant, en avance sur son temps. Et ceux qui le rabaissent intellectuellement se trompent! Dans la hiérarchie militaire, il avait ses ennemis. Un an et demi après avoir été nommé, il les avait tous écartés: en douceur mais d’une main ferme.»

D’une main tout aussi décidée, Maurice Decoppet nous tend Le général Guisan et le peuple suisse, de Jean-Jacques Langendorf. On y lit: «Il est l’homme qui a donné une réponse exceptionnelle à une situation exceptionnelle.» Synthèse: le mérite de Guisan n’est pas de ne jamais s’être trompé, mais de ne pas avoir tergiversé, d’avoir osé prendre le risque de l’erreur. Ceux qui l’attaquent font une critique par «tranches» qui fait fi du contexte troublé et entremêlé de l’époque.

Henri Guisan n’a jamais donné sa version. Refusant d’écrire ses Mémoires, il a rendu son rapport et donné sa démission en 1945. «Après la guerre, il a reçu des offres, dont celle de devenir commissaire des Nations Unies pour la Palestine.» Le général, qui avait déjà 72 ans, a refusé, préférant se retirer à Verte Rive. Il y recevait des dizaines de visiteurs et des centaines de lettres. «Il se faisait un point d’honneur à répondre à chacun.»

A sa mort, le 7 avril 1960, le général eut droit à des funérailles nationales, le 12. Maurice Decoppet y était, dans son uniforme de lieutenant, marchant derrière les six chevaux qui suivaient le cercueil recouvert d’un drapeau suisse. Dans les rues de Lausanne, près de 300000 personnes rendaient hommage au Romand du siècle.

 


 LE CLASSEMENT FINAL DE NOTRE CONCOURS

  1. Henri Guisan
  2. Nicolas Hayek
  3. Auguste Piccard
  4. Bertrand Piccard
  5. Claude Nicollier
  6. Jean-Pascal Delamuraz
  7. Didier Cuche
  8. Jean Tinguely
  9. Charles Ferdinand Ramuz
  10. Le Corbusier   

 

« La revanche des Welsches »

Dans la vaste tente VIP qui jouxte le musée Ariana où se déroule la soirée du Romand du siècle, le champagne coule à flots et les commentaires vont bon train. Chacun y va de son favori. Lorsque le képi du général Guisan apparaît sur l’écran géant façon élection de François Mitterrand en 1981, les cris fusent. Joie, dépit, rage, étonnement. Le choix d’un militaire est clivant. «On en reprend pour Guisan…» soupire un fatigué du mythe historique. Ruth Dreifuss, déjà partie, n’a pas assisté au verdict, mais elle ne cachait pas son peu d’empathie pour l’homme providentiel. Le Vaudois Pierre Keller est un peu triste. «Les trois créateurs (ndlr: Le Corbusier, Tinguely, Ramuz) sont aux trois dernières places.» Nous objectons que trois créateurs parmi les dix finalistes est un score honorable… «Oui, mais on leur préfère un fonctionnaire de l’Etat, reprend l’ancien directeur de l’ECAL. Moi, j’aurais préféré Nicolas Hayek. Ou, mieux, la famille Piccard dans son ensemble!»

Bertrand Piccard est là, justement. Quatrième, il est le premier «vivant» du classement. Guisan? «Il me semble que les autres personnalités ont fait rayonner la Suisse romande à l’étranger, alors que le général Guisan a marqué la Romandie de l’intérieur.»

A côté des déçus, on trouve ceux qui préfèrent ne pas dissocier les trois premiers. «Ce trio est superbe!» s’enflamme Alain Jeannet, rédacteur en chef de L’Hebdo. «Henri Guisan, Nicolas Hayek et Auguste Piccard ont tous trois contribué, au prix d’un grand courage, à instaurer des idées nouvelles très fortes: la résistance, l’innovation, l’exploration», développe l’astronaute Claude Nicollier, classé cinquième. N’est-il pas déçu, lui que beaucoup voyaient gros comme une fusée? «Moi, je me suis agrégé à une structure existante. Eux ont oeuvré dans des territoires vierges.»

Avocat du général Guisan sur le plateau de la TSR, Christophe Keckeis poursuit sa mission en coulisses. A Lise-Marie Morerod qui le «cherche» un peu, il répond sans s’énerver. «Il fallait être génial pour s’opposer au totalitarisme! Un mois avant son discours du Grütli, le Conseil fédéral proposait l’ordre nouveau… Guisan était un homme d’une honnêteté, d’une intégrité et d’une droiture totales. Savezvous qu’il a nommé un juif, Herbert Constam, à l’état-major? C’était sans doute un cas unique en Europe à cette époque. Il l’a fait uniquement parce qu’il ne se souciait que de la qualité des hommes.» Henri Guisan ne manque pourtant pas de partisans. Le socialiste vaudois François Cherix n’est pas le moins enthousiaste.

«C’est la revanche des Welsches! Les Romands souffrent d’être vus comme des Suisses tardifs, c’est-à-dire pas de vrais Suisses. Il y a une fierté incroyable de se dire qu’à un moment donné le pays a été sauvé non pas par un Zurichois mais par un minoritaire!» Présidente du jury, la journaliste Joëlle Kuntz acquiesce: «Henri Guisan, c’est l’homme qui a décidé de la résistance alors que le Conseil fédéral n’avait encore rien décidé. On est dans le mythe, l’interprétation collective, mais aussi dans l’histoire. Réunir les officiers sur le Grütli, c’est un geste fort. Les Romands ont honoré ce geste historique septante ans après.»


Article tiré du journal L'illustré online du 6 décembre 2011
http://www.illustre.ch/Henri-Guisan-General-suisse-romand-du-siecle_135759_.html